accueil Faits diversUne voix yézidie s’élève pour la justice : le long combat contre l’oubli

Une voix yézidie s’élève pour la justice : le long combat contre l’oubli

par Sylvain Tronchet
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« Je me bats pour continuer à vivre. » Ces mots, chargés d’une douleur ineffable, sont ceux d’une femme yézidie qui a survécu à l’indicible. Son témoignage intervient dans le cadre d’un procès historique qui s’ouvre à Paris, visant un jihadiste français accusé de génocide et de crimes contre l’humanité commis contre la minorité yézidie entre 2014 et 2016.

Bien que l’accusé, Sabri Essid, cadre de l’État islamique présumé mort, soit jugé par défaut en son absence, l’audience revêt une importance capitale. Pour la première fois en France, la justice se penche spécifiquement sur le sort des Yézidis, un peuple pris pour cible par Daech dans une campagne systématique de destruction.

La survivante, dont l’identité est protégée, a accepté de briser le silence. Son calvaire a duré plus de deux ans. Achetée comme une marchandise par un combattant de l’EI, puis revendue à Sabri Essid, elle a été réduite en esclavage sexuel. Les viols étaient quotidiens, infligés même sous les yeux de sa fille, alors âgée de deux ans. La privation de soins et de nourriture faisait partie de son quotidien.

« C’est très difficile et je ne pense pas que le traumatisme disparaîtra un jour », confie-t-elle. Le deuil est également permanent : une cinquantaine de membres de sa famille sont toujours portés disparus. Malgré cette souffrance, elle exprime un sentiment de reconnaissance pour l’opportunité de témoigner et de « réclamer justice pour les Yézidies et pour moi-même ».

Son espoir ? Que ce procès serve de levier pour une reconnaissance mondiale. « J’aimerais que les Yézidis puissent être soutenus, pas seulement en France, mais partout dans le monde, pour qu’ils puissent se battre pour leurs droits. » Elle déplore amèrement que l’accusé ne soit pas vivant pour répondre de ses actes devant les barreaux d’une prison. « Pour moi, il n’a pas eu ce qu’il méritait. Il ne devrait pas être mort, mais en prison, parce qu’il nous a fait beaucoup de mal. Pas seulement à moi, mais à beaucoup de femmes yézidies. »

Son avocate, Clémence Bectarte, qui représente également deux autres survivantes et leurs huit enfants, souligne la portée symbolique de cette audience. « C’est le premier procès en France qui porte sur le génocide des Yézidis », explique-t-elle. L’enjeu est double : établir une vérité judiciaire qui qualifie ces crimes et lutter contre l’oubli. « Pour les victimes de crimes internationaux, lutter pour la justice, c’est lutter contre l’oubli », insiste-t-elle.

Ce procès met en lumière la nature spécifique des atrocités commises, qui ne se sont pas limitées à des massacres mais ont systématiquement impliqué l’esclavage sexuel et la réduction en servitude des femmes et des jeunes filles. « C’est important aussi pour elles qu’une cour de justice vienne les reconnaître en tant que victimes », ajoute Maître Bectarte. Il s’agit également de démontrer la responsabilité de ressortissants français dans des crimes d’une gravité exceptionnelle.

Les faits reprochés à Sabri Essid, ancien proche du terroriste Mohamed Merah, ont émergé grâce au courage de femmes ayant réussi à fuir les griffes de l’EI. Plusieurs l’ont identifié comme l’un de leurs « propriétaires ». Leur témoignage a permis de reconstituer les maillons d’un « plan concerté » visant à anéantir les Yézidis, élément central de la qualification de génocide.

Ce procès, dix ans après les faits, n’est qu’une première étape. Une autre affaire similaire est attendue l’an prochain, tandis qu’une dizaine d’autres dossiers sont en cours d’instruction. Pour la survivante qui témoigne, et pour toute une communauté meurtrie, chaque audience est un combat pour que l’horreur ne sombre pas dans l’indifférence, et pour que la justice, même tardive, apporte un semblant de soulagement.

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