accueil PolitiqueUn précédent historique : quand la France s’était déjà gardée de condamner une arrestation américaine

Un précédent historique : quand la France s’était déjà gardée de condamner une arrestation américaine

par Fabien Jannic-Cherbonnel
0 commentaires 1 vues

L’histoire des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine est marquée par des interventions qui, à intervalles réguliers, rejouent un scénario similaire. Le récent épisode vénézuélien, où le président Nicolás Maduro a été appréhendé par Washington au nom de la lutte antidrogue, trouve un écho troublant dans une affaire vieille de plusieurs décennies. En 1989, les États-Unis lançaient l’opération « Juste Cause » au Panama, aboutissant à la capture du général Manuel Antonio Noriega. La réaction de la France, alors comme aujourd’hui, révèle une constante diplomatique faite de prudence et de realpolitik.

À la fin des années 1980, Noriega, ancien collaborateur des services américains devenu homme fort de Panama, était dans le collimateur de Washington pour ses liens présumés avec des cartels de la drogue. L’invasion du pays souverain par 27 000 soldats américains et l’arrestation du dirigeant posaient une question de droit international criante. La Charte des Nations unies, en son article 2, interdit en effet le recours à la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État.

Pourtant, la position française de l’époque, incarnée par le président François Mitterrand, évita soigneusement toute condamnation ferme. Interrogé sur l’intervention, Mitterrand la qualifia de « regrettable » mais mit en avant les « graves compromissions » de Noriega dans des affaires de stupéfiants et des violences impliquant des citoyens américains. Cette nuance se concrétisa au Conseil de sécurité de l’ONU, où la France opposa son veto à une résolution condamnant l’invasion. L’ambassadeur Pierre-Louis Blanc justifia ce rejet par le « déséquilibre » du texte, qui omettrait, selon lui, de mentionner le contexte politique panaméen, notamment les élections contestées de 1989 et leur annulation.

Quatre décennies plus tard, le discours semble se répéter sous une forme actualisée. Face à l’arrestation de Nicolás Maduro, le président Emmanuel Macron a adopté une posture aux résonances familières. D’un côté, il s’est félicité de ce qu’il perçoit comme un rétablissement de la « souveraineté populaire », en référence à l’élection présidentielle de 2024 dont une partie de la communauté internationale conteste les résultats officiels favorables à Maduro. De l’autre, il a pris soin de préciser que la « méthode utilisée » par les États-Unis n’était « ni soutenue ni approuvée » par la France.

Ce parallèle historique met en lumière une ligne de conduite française récurrente. Elle consiste à naviguer entre, d’une part, une défense affichée des principes du droit international et de la souveraineté des États, et d’autre part, une réticence à condamner frontalement les actions américaines lorsqu’elles visent des régimes considérés comme illégitimes ou compromis. La priorité semble être de ménager à la fois l’allié transatlantique et les principes fondateurs de l’ordre mondial, quitte à accepter une certaine « distorsion » entre l’idéal et la réalité, pour reprendre les termes de Mitterrand.

L’affaire Noriega comme l’affaire Maduro illustrent ainsi la permanence d’un dilemme pour la diplomatie française : comment réagir quand la puissance américaine prend les devants, au mépris parfois des cadres juridiques internationaux, pour déloger un dirigeant honni ? La réponse, hier comme aujourd’hui, se situe dans une zone grise, où la critique de la forme le dispute à une forme de complaisance sur le fond, au nom de considérations politiques qui dépassent le strict respect du droit.

Vous aimerez peut-être aussi