accueil SociétéLe canapé, seul refuge : huit ans de vie sans intimité dans un HLM parisien

Le canapé, seul refuge : huit ans de vie sans intimité dans un HLM parisien

par Lionel Feuerstein
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À 29 ans, Pauline n’a pas de chambre. Son lit, depuis près d’une décennie, est un canapé convertible dans le salon d’un logement social du 19e arrondissement de Paris, où elle cohabite avec sa mère. Cette situation, subie plus que choisie, illustre une réalité méconnue du mal-logement en France : l’hébergement contraint chez un tiers.

« La promiscuité est permanente, l’intimité n’existe pas », confie-t-elle, évoquant des tensions quotidiennes qui ont fini par dégrader profondément leur relation. Assistante de production dans l’audiovisuel, actuellement en recherche d’emploi, elle cumule précarité professionnelle et résidentielle. Ses tentatives pour trouver un logement autonome, avec son compagnon, se sont heurtées à des refus systématiques, à Paris comme en proche banlieue.

Son parcours est jalonné d’allers-retours. Après un premier départ du domicile maternel à 18 ans, elle avait trouvé refuge chez sa grand-mère. Une invasion de punaises de lit dans l’immeuble l’a contrainte à revenir, accompagnée de son aïeule, décédée depuis. Elle occupe désormais la pièce à vivre, un espace commun où se côtoient télévision, repas et conversations, sans aucun lieu pour s’isoler.

Cette configuration pèse lourd sur son moral. Le sentiment de stagnation s’accentue lorsqu’elle compare son quotidien à celui de ses amies, installées dans leur propre appartement ou ayant fondé une famille. « Je n’ai pas de coin à moi, pas d’espace où me poser », regrette-t-elle.

La dépendance est mutuelle. Sa mère, en situation de handicap physique, compte sur elle pour les courses et les démarches. « Même si je décrochais un emploi suffisamment rémunérateur pour partir, il faudrait que je reste à proximité », souligne Pauline, dont la liberté se résume souvent à s’enfermer dans la cuisine le temps des soins infirmiers.

Son cas est loin d’être isolé. Selon le dernier rapport de la Fondation pour le logement, ils sont environ 643 000 en France à vivre dans des conditions similaires, hébergés par nécessité chez des proches. Un phénomène en hausse de 13% depuis 2013, qui révèle les carences du parc locatif social et l’insuffisance des politiques publiques face à la crise du logement.

Ces situations, souvent invisibles, prennent des formes variées : jeunes adultes bloqués chez leurs parents, séniors accueillis par leurs enfants, solidarités de voisinage ou d’amitié face à l’exil ou la grande précarité. Elles peuvent aller du simple couchage d’appoint gratuit à des arrangements financiers informels, proches de la sous-location.

Pour les experts, cette réalité agit comme un révélateur des dysfonctionnements du marché. Elle impacte profondément le bien-être et la construction identitaire des individus, pris dans un étau entre dépendance relationnelle et impasse financière. Pauline en témoigne, évoquant des troubles alimentaires liés au stress et des conflits récurrents sur ses choix de vie.

Face à ce constat, des voix s’élèvent pour demander une meilleure reconnaissance institutionnelle de ce type d’hébergement, afin de le quantifier précisément et d’établir un cadre protecteur. La priorité reste cependant la relance massive de la production de logements très sociaux et étudiants, alors que la pénurie est estimée à 1,5 million de logements sur le territoire national.

En attendant, pour Pauline et des centaines de milliers d’autres, le chemin vers un domicile personnel semble toujours plus long, chaque nuit passée sur un canapé en rappelant la dure réalité.

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