Un livre qui paraît cette semaine ouvre une brèche dans un silence assourdissant. Il ne traite pas des agresseurs adultes, mais de ces enfants – frères, cousins – qui commettent des agressions sexuelles ou des viols au sein de leur propre famille. Un sujet doublement tabou, enfoui sous les non-dits de l’inceste et l’image d’Épinal de l’innocence enfantine.
L’ouvrage, fruit d’une longue enquête, prend le contre-pied d’une vision simpliste. Il invite à déconstruire la caricature du « monstre », qui, en déshumanisant l’agresseur, entrave toute compréhension du phénomène et, paradoxalement, peut nuire au processus de reconstruction des victimes. Car comment renier complètement une personne avec laquelle on a partagé des liens d’affection et des souvenirs heureux ? Humaniser ne signifie pas excuser, mais reconnaître une complexité qui permet de préserver la psyché des survivants.
Les chiffres, bien que parcellaires, donnent la mesure d’une réalité méconnue. Les études estiment qu’environ un tiers des actes incestueux seraient perpétrés par des mineurs. Sur les millions de personnes touchées par l’inceste en France, cela représenterait plusieurs millions de victimes d’agressions commises par d’autres enfants. Un angle mort de la loi, qui ne reconnaît pas toujours les liens entre cousins ou dans les familles recomposées, et de la culture, où la représentation de ce phénomène est quasi inexistante.
Le livre avance une piste cruciale : dans l’écrasante majorité des cas, l’enfant agresseur a d’abord été une victime. Il reproduit des schémas de violence – physique, psychologique ou sexuelle – qu’il a lui-même subis, souvent dans un climat familial dysfonctionnel. Le terme de « jeux sexuels », souvent utilisé pour minimiser ces actes, est ici vigoureusement contesté. Un jeu implique consentement, négociation et espace fictif, ce qui est aux antipodes de la coercition. Il s’agit plutôt, pour de très jeunes enfants, d’une curiosité exploratoire mutuelle, distincte de la violence.
Le système actuel semble inadapté à cette réalité. Le parcours judiciaire est un marathon : neuf ans en moyenne s’écoulent entre les faits et une éventuelle condamnation pour viol incestueux par un mineur, avec une majorité de classements sans suite. Du côté de la prise en charge, les moyens manquent cruellement. La France ne compte que deux services spécialisés pour l’accueil des mineurs auteurs d’inceste, et les psychologues en libéral sont souvent réticents à les suivre. La figure du monstre, en alimentant le rejet, empêche aussi les soins.
La réponse ne peut être uniquement punitive ou centrée sur la séparation. Les experts plaident pour une approche globale qui soigne la cellule familiale, car l’inceste est une pathologie du lien. Une prévention précoce par une éducation à la vie affective et sexuelle, qui donne aux enfants les mots pour dire, est essentielle. Dans certains cas, des démarches de justice restaurative, visant à réparer le lien plutôt qu’à l’anéantir, pourraient être explorées, en répondant aux besoins exprimés par les victimes elles-mêmes.
L’enjeu est de taille : sortir ce phénomène de l’ombre pour briser le cycle transgénérationnel de la violence. Comprendre la psyché de ces enfants agresseurs, sans angélisme ni diabolisation, apparaît non pas comme une indulgence, mais comme une condition nécessaire pour protéger les victimes, soigner les familles et, à terme, enrayer un fléau qui prospère dans le silence.